TROUBADOUR et EVEQUE de TOULOUSE
D’origine génoise, il est issu d’une famille de riches
commerçants établis à Marseille ; tout en gérant les affaires familiales, il se forme à l’art des troubadours et compose des « cansons ». Il devient le protégé d’Alphonse II
d’Aragon, de Raymond V de Toulouse et plus tard de Richard Cœur-de Lion. La plupart de ses œuvres s’échelonnent entre 1180 et 1195. Fortement déçu par le refus de mariage d’Eudoxie de
Montpellier, il choisit de se retirer du monde et de devenir moine. A quarante deux ans, il entre au monastère de Thoronet (abbaye cistercienne près de Draguignan) avec sa femme et ses deux fils.
Il devient abbé du monastère avant d’être nommé évêque de Toulouse en 1205, siège qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1231. Il s’est allié à Simon de Montfort et participe à la 4ème Croisade et
le suit, comme conseiller privilégié, durant la terrible répression du catharisme. En 1207, il participe au colloque de Pamiers, dernier grand débat contradictoire entre catholiques romains et
cathares dont les conséquences pour la Languedoc signent la fin de l’autonomie régionale et la mise au pli de l’Occitanie sous le joug des lois royales.
Il participe aux prêches de Saint Dominique et l’aide à la
fondation de l’Ordre et à la création de leurs premiers monastères (Fanjeaux, Prouille et Toulouse). Voici sa lettre d’approbation : « Nous portons à la connaissance de tous,
présents et à venir que nous, Foulques, par la grâce de Dieu humble ministre du siège de Toulouse, nous instituons dans notre diocèse frère Dominique et ses compagnons afin d’extirper la
corruption de l’hérésie, de chasser les vices, d’enseigner la règle de la foi et d’inculquer aux hommes des mœurs saines. Leur programme régulier est de se comporter en religieux, d’aller à
pieds, dans la pauvreté évangélique en prêchant la parole de la vérité évangélique. Nous voulons qu’ils reçoivent du diocèse la nourriture et tout le nécessaire. Ainsi ils pourront se vêtir et se
procurer ce dont ils ont besoin durant leurs maladies et se reposer quand ils le voudront » Toulouse 1215.
En 1229, à la suite du Traité de Paris-Meaux, il figure parmi les
fondateurs de l’Université médiévale de Toulouse. Nous conterons, ci-après, ses aventures (paroles et faits) rapportées par Guillaume de Tudèle, co-auteur de « La Chanson de la Croisade
Albigeoise ».
Il nous reste dix-neuf pièces dont la plupart sont des
chansons.

EXTRAIT
Le poète évoque l’aube qui dans l’amour courtois est le tragique
moment de la séparation des amants pour, à l’inverse, la célébrer comme le symbole de la naissance de la Lumière et de la Vérité. C’est donc une « aube religieuse » qui deviendra
un genre répandu après la Croisade contre les Albigeois.
Vers Dieus, el vostre nom e de Santa
maria
M’esvelharai uèmais, pus l’estela del
dia
Ven daus Jerusalem, que m’ensenha
qu’ieu dia :
Estatz sus e levats,
Senhor que Dieu amatz,
Que-l jorn es aprosmats
E la nuèch ten sa via;
E sia-n Dieus lausats
Per nos adorats ;
E-l preguem que-ns don ptz
A tota nostra via.
La nuèch vai e-l jorn ven
Ab clar cèl e seren
E l’alba no-s reten
Ans ven bèl e complia.
Vrai Dieu, en votre nom et en celui de Marie,
Je m’éveillerai aujourd’hui, puisque l’étoile du jour
Se lève vers Jérusalem et m’enseigne à dire :
Debout ! Levez-vous,
Car le jour est venu
Et la nuit s’enfuit ;
Et que Dieu soit loué
Et par nous adoré ;
Et prions-Le pour qu’Il nous donne la paix
Pour toute notre vie.
La nui s’en va et le jour vient,
Le ciel est clair et serein,
L’aube n’hésite plus
Mais vient, belle et parfaite.
Sénher Dieus que nasquetz de la Santa
Maria
Per nos guerir de mort e per
restaurar la via,
E per destruir enfern que diables
tenia,
E fotz en crotz levats,
D’espinas coronats,
E de fèl abeurats,
Sénher, mercé vos
cria
Aquest pobles
onrats ;
Que-lh vostra pietats
Lor perdon los pecats
Amen, Dieus, aissi sia !
La nuèch vai e-l jorn ven
Ab clar cèl e seren
E l’alaba no-s reten
Ans ven bèl e complia.
Seigneur Dieu, qui êtes né de Sainte Marie,
Pour nous guérir de la mort et nous rendre la vie,
Pour détruire l’enfer que le diable tenait,
Qui fûtes mis en croix,
Couronné d’épines,
Et abreuvé de fiel,
Seigneur, vous demande grâce
Ce peuple digne ;
Que votre miséricorde
Lui pardonne ses péchés
Amen, mon Dieu, ainsi soit-il !
Qui non sap Dieu pregar ops es que o
aprenda
Et auja qu’ieu dirai et escot et
entenda :
Dieus, que començaments ètz de tota fasenda,
Laus vos ren e mercé
Del amor e del ben
Que m’avètz fach ancsé ;
E prèc, Sénher, que-os prenda
Grands pietats de me
Que no-m truèp ni malmen,
Ni m’engane de ren
Diables ni-m surprenda.
La nuèch vai e-l jorn ven
Ab clar cèl s seren
E l’alba no-s reten
Ans ven bèl’a
complia.
Qui ne sait prier Dieu doit apprendre à le faire
Et écouter et entendre et comprendre ce que je dirai
Dieu, qui ^tes le commencement de toute chose,
Je Vous loue et Vous rends grâces
Pour l’amour et les bienfaits
Que Vous m’avez toujours donnés ;
Je Vous prie, Seigneur, de prendre
Grand pitié de moi,
Afin que ne me trouve et ne me malmène
Et ne me trompe en rien
Le Diable, ni qu’il me surprenne.
La nuit s’en va et le jour vient
Le ciel est clair et serein
L’aube n’hésite plus
Mais elle vient , belle et parfaite.
Dieus, donatz mi saber e sen ab qu’ieu aprenda,
Vostres sants mandaments e-ls auja e-ls entenda,
E vostra pitats que-m gueris que-m defenda
D’aquest sègle terren
Que no-m trabuc ab se ;
Car ie-os ador e-os cre,
Sénher, e-os fauc ofrenda
De me e de ma fe,
Qu’aissi-s tanh e-s convén ;
Perço vos crid mercé
E de mos torts esmenda.
La nuèch vai e-l jorn ven
Ab clar cèl e seren
E l’alba no-s reten
Ans ven bèl e complia.
Dieu, donnez-moi savoir et raison afin que j’apprenne
Vos saints commandements, que je les entende et les comprenne,
Et donnez-moi votre miséricorde pour me guérir et me défendre
De ce monde terrestre,
Et pour ne pas succomber avec lui ;
Car je Vous adore et je crois en Vous,
Seigneur, et je Vous fais offrande
De ma personne et de ma foi,
Ainsi qu’il convient ;
Pour cela je Vous demande merci
Et pardon pour mes péchés.
La nuit s’en va et le jour vient
Le ciel est clair et serein
L’aube n’hésite plus
Mais elle vient, belle et parfaite.
Aquel glorios Dieus que son cors dèt
a venda
Per tots nos a salvar prèc qu’entre
nos entenda
Lo sieu sant Esperit, que de mal nos
dfenda
E d’aitan nos estren
Josta los sieus nos men
Lais sus ont se
capten
E-ns meta dins sa
tenda.
La nuèch vai e-l jorn ven
Ab clar cèl e seren
E l’alba no-s reten
Ans ven, bèl’e
complia.
Ce Dieu glorieux qui donna à vendre son corps
Pour nous sauver tous, je Le prie qu’Il envoie parmi nous
Son Saint-Esprit, qu’il nous défende du mal
Et qu’en étrenne généreuse
Près de Siens Il nous conduise,
Là-haut où Il séjourne
Et nous mette en son paradis.
La nuit s’en va et le jour vient
Le ciel est clair et serein
L’aube n’hésite plus
Mais elle vient, belle et parfaite.
Voici ce qu’écrit Guillaume de Tudèle dans son ouvrage à propos
de l’évêque Foulques :
Au chapitre IV ( les Croisés en pays conquis) :
«le 3 avril 1211, Foulques prêche en
France la nouvelle Croisade et enrôle barons et chevaliers et les invite à fourbir leurs armures tels Robert de Courtenay, Guillaume de Nemours, le comte d’Auxerre et la grande armée de
l’Ile-de-France … Au premier siège de Toulouse (fin avril
1211) Simon de Montfort confie à l’évêque Foulques le Château Narbonnais, résidence des Comtes de Toulouse, d’où, il rayonne prêchant la juste foi parmi
les malveillants, dénonçant les hérétiques et les usuriers païens, promettant la mort, la ruine du pays et les tourments de l’enfer ».
Nous abordons la deuxième partie du livre dont le rédacteur est
resté anonyme.
Au chapitre XIV (la défaite de Muret) : « le 12 septembre 1213, Foulques bénit
l’armée des Croisés et leur ordonne de se battre avec vigueur et sans pitié, d’envoyer en enfer la puante gangrène de l’hérésie… En mai 1215, à Toulouse, le roi Louis, fils de Philippe Auguste,
Simon de Montfort, Pierre de Bénévent, nouveau légat du pape, et Foulques délibèrent quant au sort réservé à la ville. Pillons dans cette ville tout ce qui nous fait envie déclare l’évêque
Foulques. Brûlons tout le reste. Abattons les remparts et les tours crénelées. Ainsi le comte de Toulouse sera dépouillé de tout ».
Au chapitre XV (le Concile de
Latran) : « le 11
novembre 1215, au Concile de Latran, devant le pape et une assemblée composée de 2 patriarches, 71 archevêques, 410 évêques et 800 abbés, princes de sang et puissants chevaliers dont le comte de
Toulouse, Raymond VI et son jeune fils, Raymondet, futur Raymond VII, Foulques prend la parole à la suite du discours du comte de Foix pour l’accuser d’avoir entretenu la mauvaise herbe hérétique
en son jardin, d’avoir fortifié le pic de Montségur, refuge d’hérétiques. Il ajoute que la sœur du Comte épousa la cause cathare pour devenir parfaite…Le Comte de Foix répond à chacune de ces
accusations et traite Foulques de torcheur de piètres chansons, de pâles poèmes, de vers boiteux. Il ajoute que tous attendaient un ministre de Dieu
et ils ont en fait engraissé un jongleur. Voyez-le, dit-il, si puissamment mitré que nul n’ose répondre aux mensonges qu’il crache. Il fut d’abord abbé ; son abbaye sombra. Il est évêque de
Toulouse et aussitôt le pays s’embrase. Feu d’enfer ! Déjà cinq cent mille âmes en ce brasier sont mortes. Je vous le dis tout net : cet homme est l’Antéchrist et point le serviteur du
Saint-Père de Rome ».
Au chapitre XVI (la sentence prononcée au
Concile) : «le 16
décembre 1215, Foulques, dos courbé et voix mielleuse, s’adresse au pape afin que celui-ci confie à Simon de Montfort les terres conquises dont il aimerait mieux les voir à feu, à sang, à mort
que revenues en possession des mains mécréantes car les gens du Midi ne sont en vérité que des païens méprisables. Aucun d’entre eux n’a daigné combattre l’hérésie… La décision est prise et le
Concile est clos ; les princes de l’Eglise ont forcé le Saint-Père à tout abandonner aux griffes de Montfort ».
Au chapitre XXII (les représailles contre
Toulouse) :«En octobre 1216,
Foulques va, par les rus prêchant aux Toulousains d’accueillir avec enthousiasme et allégresse Simon de Montfort dont il vante la gentillesse, l’honnêteté et la bienveillance ».
Au chapitre XXIII (la bataille
dans les rues de Toulouse) : «A l’invitation de Foulques, les Toulousains se rendent à la Porte Villeneuve où l’évêque
les attend. Ils sont encore libres. Aucun, à cet instant, ne sait qu’ils reviendront pieds et poings enchaînés ».
Au chapitre XXIV (la prise d’otages
toulousaine) :«Conduisant ses
prisonniers toulousains Foulques se rend auprès de Simon de Montfort et offre ses services en lui proposant de multiplier le nombre d’otages. Simon de Montfort fait arrêter les Consuls de la
Ville et avec les encouragements de l’évêque envisage le pillage de Toulouse, de trucider les gens et d’y bouter le feu. Foulques insiste sur la nécessité d’étriper la population, de les
dévaliser, de leur faire payer 30 000marcs d’argent/par an et enfin de les traiter en serfs corvéables à merci ».
Au chapitre XXIX (les deux sièges contre Toulouse) :
les troupes de Montfort viennent de subir une lourde défaite et envisagent de
construire d’énormes machines de guerre afin de vaincre les assiégés. « Sire, il reste aux toulousains la route fluviale de la Garonne. Tant qu’elle
restera ouverte à leurs bateaux leur viendra des terres de Gascogne abondance de biens, de vivres et de secours » suggère Foulques à Simon de Montfort.
Au chapitre XXX (la défense de Toulouse) :
Simon de Montfort connaît une contre-attaque des Toulousains qui a causé de graves
pertes dans ses rangs et surtout la destruction de quelques machines de guerre. L’évêque Foulques prend la parole : « il ne faut pas que la peur et le chagrin consument votre âme. Des foules de soldats vont
venir à votre aide. Le seigneur cardinal a partout envoyé ses messagers et il n’est pas un royaume, un comté, un empire où ils n’aillent prêchant la Croisade nouvelle. De plus, des lettrés
quêtent dans les couvents tout l’argent qu’il vous faut pour recruter des hommes. Fin janvier 1218, croisés et mercenaires viendront de partout, par cents et par milliers. Les remparts de
Toulouse seront partout rompus, pourfendus, fracassés, réduits en poudre fine. Vous tuerez sans pitié hommes, femmes, enfants qui n’auront point trouvé refuge en nos églises et la paix régnera
enfin dans ce pays ».
Au chapitre XXXV (la mort de Simon de Montfort) :
« On amène un pierrier du
moutier Saint-Sernin. Sur le chemin de ronde, à l’abri des créneaux, des femmes le manoeuvrent. Une pierre est tirée. Elle tombe tout droit sur le heaume d’acier de Simon de Montfort. Son front
en est crevé, sa mâchoire brisée, sa cervelle et ses yeux jaillissent de la tête. Le comte, ensanglanté, tombe à terre. Il est mort (25 juin 1218). On mène en procession le défunt aux
prélats ; le cardinal-légat, l’abbé, l’évêque Foulques l’accueillent, la croix haute et l’encens fumant ».
Au chapitre XXXVI (la succession de Simon de
Montfort) : « L’évêque Foulques suggère que le cadavre de Simon
de Montfort soit enseveli à Rome, près de l’apôtre Paul et « lui faire une place parmi les saints martyrs car jamaisen ce monde nul ne fut plusvertueux que lui »…Les Croisés décident de lever le siège et de quitter Toulouse. Alors l’évêque Foulques
exprime : « immense est
ma douleur ; je crois que de ma vie je n’aurai plus de joie ».
Il meurt à Toulouse en 1231.
Voici le portrait de l’évêque Foulques selon Pierre de
Vaux-de-Cernay dans son ouvrage « L’Histoire des Albigeois » aux chapitres LIV et
LVII : « homme
admirable, courageux jusqu’à l’extrême témérité pour défendre jusqu’au péril de sa vie la foi et les vérités de la sainte Eglise Romaine, humble et d’une sublime grandeur d’âme, inlassable
prêcheur, infatigable conquérant au nom du Christ, ennemi acharné des diaboliques et fourbes albigeois, serviteur fidèle et incorruptible de sa sainteté le pape, pieux et profondément
spirituel ».
Dans cet ouvrage, nous est présentée une notice qui nous informe
sur son auteur :
« On ne saurait
rien de Pierre, moine se Vaulx-de-Cernay s’il ne nous apprenait lui-même qu’il était le neveu de Gui, abbé de Vaulx-de-Cernay, évêque de Carcassonne après la conquête des états du comte de
Toulouse par Simon de Montfort, qu’il avait accompagné son oncle dans la Croisade des Francs contre l’Empire grec en 1205 et qu’il le suivit dans la Croisade contre les Albigeois, dont l’abbé Gui
fut un des plus ardents promoteurs. Pierre ne nous a du reste transmis sur sa personne et sa vie aucun détail. Il demeura attaché à la mission de son oncle et ne se fit remarquer par aucun mérite
considérable car la violence de son zèle contre les hérétiques n’était pas un trait saillant qui pût lui valoir une attention particulière.
Son ouvrage n’est en pas moins un des plus instructifs qui nous soient parvenus sur l’un des plus grands et plus tragiques événements du XIIIe. Pierre ne fut pas
seulement témoin de la guerre des Albigeois ; il y fut acteur : tantôt ilparcourait la France avec son onclepour recruter de nouveaux Croisés tantôt il le
suivait dans les sièges et les batailles, prêchant, confessant, assistant avec une allégresse ineffable aux massacres et aux autodafés. Il vécut dans l’intimité des chefs Croisés, ecclésiastiques et militaires, partageant toutes leurs passions, exclusivement préoccupé du succès de leurs entreprises et tellement dévoué à la
personne de Simon de Montfort qu’il lui sacrifie aveuglement non seulement ses ennemis mais ses compagnons et même se permet, avec réserve, de blâmer le pape quand ce dernier n’accorde pas au
Comte une complaisance et une faveur illimitées. Aussi les infidélités et les réticences surtout abondent dans son récit ; il dénature ou omet non seulement les circonstances favorables au
Comte Raymond de Toulouse mais les discordes intestines des Croisés, la rivalité de leurs ambitions, les reproches que le pape leur adresse plusieurs fois enfin tout ce qui eût pu ternir la
gloire ou abaisser le destin de Simon de Montfort.
Pierre raconte avec détail ce qu’il a vu, décrit les lieux, rappelle avec soi les petites circonstances, les incidents, les anecdotes, ce qui fait la vie et la vérité
morale de l’histoire.
Il en est peu d’aussi partiales que la sienne et qui doivent être lues avec plus de méfiance mais aucune n’est plus intéressante, plus vive.
L’ouvrage de Pierre de Vaulx-de-Cernay fut imprimé pour la première fois en 1615 par Nicolas Camusat, chanoine de Troyes. Le texte original a été réimprimé depuis
dans « Les Historiens de France »en 1569 et dans « la Bibliothèque de l’Ordre de Cîteaux »en 1669.